Vers la démocratie 2.0 … (French / En Français)

Lorsque nous parlons de « Mondialisation », c’est au commerce et à la finance que nous pensons d’abord. Mais, de manière plus discrète, nous assistons également, jour après jour, à la construction enthousiasmante d’un véritable ‘cerveau global’ de l’humanité.
 
Google et les autres moteurs de recherche en sont la mémoire : chacun peut constater comment il est aujourd’hui possible d’accéder instantanément, sur presque n’importe quel sujet, à des informations complètes et de qualité partout dans le monde. Une telle capacité d’information, il y a encore seulement une dizaine d’années, était le privilège des gouvernements les mieux équipés.
 
Wikipédia est une autre avancée majeure de ce ‘cerveau global’, et non pas seulement par la qualité des informations qu’on y trouve. Le succès de l’expérience Wikipédia démontre que notre ‘cerveau global’ évolue, au sens darwinien du terme, dans le bon sens : il y a parmi les internautes qui écrivent sur Wikipédia plus de « bons » (qui écrivent un contenu de qualité et respectent l’opinion des autres), que de « mauvais » (qui utilisent Wikipédia comme moyen de désinformation ou de propagande).
 
Les évolutions darwiniennes sont déroutantes pour nos esprits habitués au déterminisme : comme dans la nature, les progrès de Wikipédia sont la résultante de multiples tâtonnements. Le succès est finalement au rendez-vous car la masse des « bons » vient à la longue à bout des « mauvais ». L’évolution darwinienne n’est pas un sprinter, mais c’est un coureur de fond inégalé.
 
Quelle est la prochaine étape de la construction de ce cerveau global de l’humanité ? Peut-il passer à l’action ?
 
Je suis tenté de répondre « il le doit ».
 
La crise mondiale que nous traversons est l’illustration du degré de complexité extrême du monde contemporain, où nos pays et nos activités économiques sont devenus si étroitement interdépendants qu’il est devenu presque impossible à un cerveau humain d’en comprendre les évolutions. Déjà, nos hommes politiques, abreuvés de manière incessante de notes de synthèse et d’informations sur tous sujets, doivent déployer une énergie qui défie les capacités humaines de résistance physique et d’endurance. Déjà, il apparaît à chacun que les meilleurs gouvernements de la planète n’avaient de leur propre système financier qu’une compréhension pour le moins superficielle, alors même qu’ils étaient en charge de le réguler.
 
Il est permis de douter que ce seul mode de décision politique très centralisé et formel soit la réponse adaptée aux défis de demain, qui seront encore plus complexes.
 
Le ‘soft power’ des ‘thinktank’ et des instances de régulation informelle, chaque jour plus nombreuses, tend déjà à se substituer, dans de nombreux domaines pointus, à l’action des Etats. Mais un tel pouvoir d’instances qui n’ont pas de légitimité est-il souhaitable et acceptable à long terme par les citoyens ? Sans doute pas. Les citoyens savent bien que les centres de pouvoir qu’ils ne contrôlent pas sont bien souvent instrumentalisés par des lobbies qui ont bien d’autres priorités que celle de l’intérêt général.
 
Sur le modèle de Wikipédia, nous pensons que peu à peu les expertises des citoyens vont se fédérer pour répondre au défi de la gouvernance du monde. La masse déjà énorme des compétences prêtes à s’investir dans un tel projet est en augmentation très rapide avec le vieillissement de la population. Les divergences d’opinion, d’analyses et d’intérêts sont fortes dans cette population, mais la résultante des interactions de ces acteurs qui arrivent chacun avec la compréhension de leur environnement immédiat visera, par définition, l’intérêt général.
 
De la construction de consensus par notre « cerveau global » à l’action politique, quelle sera la courroie de transmission ?
 
Nous pensons que la presse et les média en général joueront ce rôle.
 
Peu à peu vont devenir disponibles dans ce grand ‘cerveau global’ en formation des informations très précises sur les grands paramètres du monde contemporain, leur analyse et les propositions opérationnelles élaborées par les innombrables interactions des contributeurs. On trouvera également, par les mécanismes de vote en ligne, des informations quantitatives en temps réel sur la part de la population qui soutient ou qui rejette telle ou telle proposition, les points qui font consensus ou qui cristallisent les polémiques.
 
La disponibilité de cette information sera de nature à permettre aux journalistes de rendre compte de ces problématiques, bien mieux qu’aujourd’hui, aux populations qui ne participent pas encore au « cerveau global ».
 
Tout ce travail d’élaboration du consensus facilitera, et dans une certaine mesure conditionnera, l’action des hommes politiques, dont le rôle difficile restera de savoir décider quand un sujet est ‘mûr’, et adopter le bon rythme de réforme. La démocratie 2.0 n’élimine pas l’homme politique : bien au contraire elle lui donnera un outil d’information et d’aide à la décision à la mesure de la complexité du monde contemporain, lui permettant d’oser plus tout en risquant moins.
 
La démocratie 2.0 sera sans doute caricaturée comme une généralisation de la politique par les sondages par ceux qui oublient l’importance du temps, elle est pourtant tout le contraire d’un fast-food de la pensée. La démocratie 2.0 devrait permettre de redonner à la stratégie de long terme toute la place qui a peu à peu été grignotée par les urgences du quotidien. Cette nouvelle évolution de notre cerveau global, qui débute maintenant, prendra tout son temps pour confronter les points de vue, avancer, reculer, rebâtir toujours dans une perpétuelle quête du mieux.
Mais c’est un rouleau compresseur, dont nous pensons qu’il ouvre de grands espoirs dans notre capacité à gouverner le monde de demain.
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