Economie de la connaissance et transferts de richesses

Nous entrons dans l’ère de l’économie de la connaissance, qui a ses bons côtés (environnement de travail moins pénible, plus d’autonomie, etc.), mais aussi présente un problème nouveau et fondamental d’exclusion : dans l’économie de la connaissance, les meilleurs sont extrêmement productifs (l’inventeur d’une application star sur iPhone peut à lui seul en livrer des millions), et les moins performants (du point de vue de la connaissance : capacité à apprendre, innover, manipuler des concepts abstraits) deviennent économiquement exclus.
Mis à part un énorme effort d’éducation tout au long de la vie qui devra être mis en place, il ne fait selon moi guère de doute que le maintien de la cohésion sociale ne pourra se faire qu’au prix de très importants transferts de richesses, des plus performants vers qui l’économie de la connaissance canalise la quasi-totalité de la richesse produite, aux moins performants. Ces transferts peuvent prendre de nombreuses formes : financement de l’effort de formation continue, subventions aux services à la personne, au maintien de la ruralité…
Les quelques réflexions ci-dessous portent sur les effets à attendre de ces transferts, selon la manière dont ils sont financés, alors que nous constatons l’augmentation importante et sans doute irréversible des endettements publics.

A propos des transferts de richesses financés par la fiscalité

J’ai déjà abordé ce thème plus bas. Ce type de transfert me semble clairement bénéfique et sans effet indésirable majeur : les plus riches se voient amputés d’une part de richesse superflue, ce qui influe peu sur la demande, tandis que les plus pauvres accèdent à un meilleur niveau de vie. Si les choses sont faites intelligemment (transferts de type RSA, pas d’effets de seuil, etc.), alors tout le monde reste incité à travailler.
Même si ce type de transfert augmente la demande en solvabilisant les plus pauvres, je pense que son impact sur l’inflation reste très faible :

  • Aujourd’hui le prix de la majeure partie des biens de consommation courante est constitué pour la plus grande partie d’amortissements de R&D et de frais de commercialisation, et non pas de coûts de main d’œuvre ou de matières premières. Ainsi quand la demande pour ce type de bien augmente, les prix n’augmentent pas, au contraire, ils diminuent. J’ai réalisé récemment cet effet profondément déflationniste de notre transition vers l’économie de la connaissance, surtout si l’on considère que les mesures courantes de l’inflation (CPI) excluent l’immobilier et les actions.
  • En revanche pour les actifs rares (immobilier, actions), on suscite clairement une demande potentielle des plus pauvres. Mais ces derniers sont peu portés vers les actions, reste donc un impact potentiel sur le logement. Comme dans le même temps on prélève chez les plus riches qui ‘placent’ donc moins dans l’immobilier, la résultante n’est sans doute pas fortement inflationniste. On ne fait sans doute que déplacer le marché immobilier vers les biens les plus abordables

Malheureusement, la concurrence fiscale entre Etats pose de sévères limites à ce type de transferts fiscaux, car les plus riches sont également très mobiles. Les Etats procèdent donc plutôt à des transferts financés par l’endettement.

A propos des transferts de richesses financés par l’endettement auprès des nationaux

Dans ce mode de financement des transferts, l’Etat offre des rendements attractifs (supérieurs à la croissance du PIB) aux obligations d’Etat : les plus riches souscrivent donc une partie importante de leur patrimoine superflu en assurances-vie ou autres fonds investis majoritairement en bons du trésor. Avec ces sommes, l’Etat pratique des transferts vers les plus pauvres.
A première vue, les effets de cette politique sont les mêmes que pour les transferts financés par la fiscalité : augmentation de la consommation et du niveau de vie des plus pauvres, impact faible sur les plus riches, la richesse étant ‘stérilisée’ sous forme d’obligations d’Etat.
La principale différence, c’est l’instabilité de ce mode de financement. En effet, quand les transferts sont financés par la fiscalité, les plus riches deviennent effectivement moins riches, bien que cela n’affecte pas leur niveau de vie si le transfert porte sur la part superflue de leur richesse. En revanche, quand les transferts sont financés par l’emprunt, les plus riches deviennent de plus en plus riches, les taux d’intérêt servis étant supérieurs à la croissance du PIB et à l’inflation.

Comme le note un article récent de Associated Press : “Au cours des 30 dernières années, la valeur des actifs financiers dans le monde -comme les actions, les obligations et les dépôts bancaires-, est devenue quatre fois plus grande que le produit intérieur brut mondial annuel. Le Mckinsey Global Institute estime que ces actifs ont culminé à 194.000 milliards de dollars en 2007. Ils ont certes chuté à 178.000 milliards de dollars fin 2008, mais restent à un niveau beaucoup plus élevés qu’en 1990 (43.000 milliards) ou en 2000 (94.000 milliards).” Vous pouvez trouver les données de la croissance des actifs financiers gérés sur : http://www.socracy.org/xwiki/bin/view/Socracy/Evaluation-de-la-richesse-financiere-mondiale-actifs-financiers-geres.

Les conséquences sont multiples :

  • A cause de l’effet richesse, une part plus importante du patrimoine des plus riches va venir s’investir sur des biens réels. Cela provoque peu d’inflation sur les biens courants (effet déflationniste de l’économie de la connaissance vu plus haut), mais entretien une demande exponentielle sur les biens rares (immobilier, actions, matières premières notamment)
  • L’argent investi en obligations d’Etat reste très liquide. Si par la suite d’une augmentation de la demande sur un bien rare (par effet richesse par exemple, politique accommodante de banques centrales) il semble aux plus riches que le rendement financier de telle ou telle catégorie d’actif est supérieur aux emprunts d’Etat, alors la richesse entretenue et augmentée grâce aux intérêts versés par l’Etat va se désinvestir des obligations d’Etat et se déverser sur telle ou telle catégorie d’actifs, jusqu’à éclatement de la bulle sur cet actif.

On peut ainsi considérer que , si les déséquilibres qui créent les conditions de départ des bulles sont dues à d’autres phénomènes (modes, taux des banques centrales, …), c’est la masse exponentielle de liquidités ‘stockées’ sous formes d’emprunts d’Etat qui entretient ces bulles.
Les transferts par endettement rendent le prix des actifs rares plus volatils, et rendent inévitables la formation de bulles. Nous pouvons ainsi prévoir, puisque l’endettement public est entré dans une phase où il devient politiquement très difficile de le résorber, que la formation de bulles va devenir de plus en plus fréquente, leur amplitude étant en toute logique proportionnelle à la richesse stockée sous forme d’obligations d’Etat.
Plus récemment, notamment aux Etats-Unis et en Angleterre, une part de plus en plus importante des transferts est financée par création monétaire (achats par les banques centrales des obligations d’Etat). Le principal effet de ces mesures semble être de stabiliser les taux servis par l’Etat, ce qui est plutôt bénéfique (diminue l’accroissement de richesse des plus riches due au versement d’intérêts). Les liquidités supplémentaire ainsi créées bénéficient surtout aux moins aisés (du moins on peut l’espérer…), donc ne devrait pas avoir en soi un impact inflationniste très différent de celui de toute autre forme de redistribution. Cependant, comme on augmente pas la fiscalité des plus riches et que l’économie de la connaissance finit par cumuler les liquidités vers les meilleurs, on augmente sans doute, à terme, le stock de liquidités investi in-fine en obligations d’Etat, donc générateur de bulles.

A propos des transferts de richesses financés par l’endettement auprès des émergents

L’endettement auprès de pays étrangers est-il différent, dans ses effets, de celui auprès de nationaux ? On peut le penser.
En ce qui concerne la cible des investissements :

  • Les créditeurs nationaux sont des particuliers ou des banques privées, dont le principal but d’investissement est la recherche du profit à court terme, d’où la formation des bulles dans le domaine financier ou immobilier en cas de reflux des investissements en obligations.
  • Les créditeurs étrangers sont des Etats dont le principal souci est le long terme (indépendance énergétique, accès aux technologies, matières premières, etc.), plus que le rendement financier. L’augmentation de l’encours des prêts d’Etats crée ainsi un risque, en cas de reflux de ces encours, d’investissement massif vers les matières premières et les biens physiques en général, simultanément à une baisse de la devise vendue, qui augmente a son tour l’augmentation du prix des biens physiques importés dans le pays emprunteur. Le pays emprunteur augmente donc très fortement son risque de choc inflationniste importé par le biais des biens physiques.

En ce qui concerne les déterminants des investissements :

  • Le principal pilote des investisseurs privés est le rendement servi par les différents actifs, à court terme
  • Le principal pilote des investisseurs de fonds souverains est l’intérêt stratégique. On peut ainsi penser qu’il est plus important, pour la Chine, d’obtenir le soutien des Etats-Unis pour une augmentation des droits de vote au FMI, ou pour un silence sur un rapprochement avec Taïwan, que quelques pour cents de plus ou de moins sur une obligation d’Etat.
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